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Ce sont les Phéniciens qui ont inventé l'argent: mais pourquoi si peu ?

Au sujet de l'initiative populaire «Monnaie pleine»
(„Vollgeld”)

Les auteurs de l'initiative populaire suisse «Monnaie pleine», lancée le 3 juin 2014, ont un site web www.initiative-monnaie-pleine.ch sur le sujet, mais pas encore entièrement traduit en français; voici donc quelques explications, un résumé pour le non spécialiste.

Économie et sommeil

Pièce suisse de 5 francs

Phénomène curieux: dès qu'il est question d'argent, nous sommes tous concernés. Nous savons très bien ce qu'est l'argent, et quand il manque dans notre porte-monnaie, nous en perdons le sommeil.

Mais j'ai essayé trois fois d'évoquer la «monnaie pleine» avec des amis récemment, et à chaque fois, après moins d'une minute, j'ai entendu «oups, s'il est question d'économie, je vais m'endormir». Pourtant, économie = porte-monnaie: pas besoin d'être économiste pour comprendre!

D'où vient l'argent?

La réponse est simple: en principe, il vient de la Banque Nationale (la banque des banques d'un pays), et en réalité… c'est faux.

Car si les billets et pièces de monnaie dans nos poches proviennent bien de la Banque nationale, une grande partie (environ 95%) de l'argent circulant sur le marché ne le fait que d'un compte bancaire à un autre. Cet argent est créé par les banques commerciales, sans aucun contrôle. Le mécanisme de cette création artificielle de l'argent n'est pas secret, mais les banques ne lui font pas une grande publicité.

Je prends ci-dessous des pourcentages arbitraires (10% et 90%): les vrais pourcentages sont dans ces ordres de grandeur, et même un peu plus extrêmes.

En principe

Lorsque vous prêtez votre argent à une banque, en déposant mille francs en liquide sur votre compte, la banque doit garder 10% de ce montant à titre de «fonds propres», pour pouvoir rembourser à l'occasion l'un ou l'autre des nombreux titulaires de compte ayant besoin de son liquide. Et la banque a le droit de prêter 90% de cette somme à un tiers. Ça lui permet de faire fructifier votre épargne et de vous payer un petit intérêt.

Résultat, en principe: avec vos mille francs, la banque garde fr. 100.- dans sa caisse, et prête fr. 900.- à quelqu'un d'autre, un emprunteur. Ça, c'est la théorie, qui ne s'applique que si le débiteur emprunte l'argent au guichet. Seulement, presque tous les prêts se font par l'ouverture d'un compte «crédité» du montant désiré par l'emprunteur.

La réalité

La banque garde vos fr. 1'000.- dans sa caisse, et prête, en compte, fr. 10'000.-.

Où est le problème? Elle a bien en caisse 10% des fonds prêtés! Ça s'appelle de la création de monnaie, dite scripturale, mais qu'on pourrait aussi appeler monnaie ex-nihilo, tombée du bleu, etc., et cette création d'argent échappe à la banque centrale (en Suisse, la BNS).

Au passage, la banque vous paye 1% sur les 1'000 francs que vous lui avez prêtés, et facture (à ses meilleurs débiteurs) 5% sur 10'000.-. C'est très malin, et vous voyez qu'il n'est pas besoin d'être économiste pour comprendre.

Vous reprendrez bien encore un peu d'argent gratuit?

Les banques commerciales peuvent créer encore plus d'argent, mais c'est un peu technique, et vous trouverez l'explication ici: comment les banques créent encore plus d'argent avec rien.

Les conséquences

La banque centrale ne maîtrise donc plus du tout la création de monnaie. Motivées par un facteur psychologique appelé «avidité», et avec un support opportun (par exemple l'envolée des prix de l'immobilier, ou de la bourse), les banques commerciales peuvent crééer des liquidités énormes pour financer toutes les spéculations désirées, gonflant des bulles, alimentant l'inflation (ce n'est pas d'actualité mais peut le redevenir), en prenant des risques insensés que nous finissons tous par payer, au nom du fait que les banques à sauver sont systémiques. Un joli mot qui veut dire que si la banque coule, le pays coule.

C'est ce qui vient de se passer aux États-Unis, en Angleterre, en Irlande, en Espagne et à Chypre, tous pays dont les difficultés budgétaires trouvent leur origine presque uniquement dans le sauvetage de leurs banques, contrairement à la Grèce, au Portugal ou à l'Italie, qui avaient, en plus, d'autres problèmes.

Et la Suisse pourrait très bien être ajoutée à la première liste ci-dessus, sauf que la dernière fois, elle a eu les moyens de payer pour le sauvetage de sa plus grande banque: l'affaire n'a suscité que quelques remous politiques pendant un temps limité.

Des précédents

Pourtant, au cours des années 90, suite à l'éclatement d'une bulle immobilière (déjà), différentes banques suisses avaient dû être sauvées (Banque hypothécaire du canton de Genève, Banque vaudoise de Crédit, Banque cantonale vaudoise, ces noms vous rappellent peut-être quelque chose) avec l'argent du contribuable: le nôtre.

Détail piquant dans le cas de la Banque cantonale vaudoise: le gouvernement vaudois a dû emprunter 1,5 milliard de francs pour renflouer la dite BCV. Et à qui l'État a-t-il emprunté cet argent? à… la Banque cantonale vaudoise, chez qui il a suffi d'ouvrir une «ligne de crédit» en faveur de l'État de Vaud! Vous voyez? de l'argent «écrit» qui n'a jamais existé, mais des intérêts réels, payés par le citoyen.

Camion citerne un peu penché

Comparaison routière

Imaginez (passez la souris sur l'illustration ci-contre) un camion citerne à moitié plein, roulant vite, de nuit, sur une route sinueuse, pas éclairée, dont les virages n'apparaissent au chauffeur qu'au dernier moment dans les phares du camion. Le liquide dans la citerne se déplace de gauche à droite et vice-versa, toujours plus fort, au fur et à mesure que le camion passe les courbes. Et le mouvement du liquide finit par déséquilibrer le camion, qui termine sa course dans le fossé.

Dans l'économie, l'avenir étant imprévisible, sans éclairage routier, l'argent fait exactement la même chose, à deux détails près: la citerne est gonflable (le volume augmente sans limites précises), et le chauffeur ne voit que son intérêt: arriver à son but au plus vite. Alors que la Banque nationale voit l'intérêt commun, et elle peut ajuster la vitesse du camion et le volume de la citerne aux circonstances: l'état d'une route qu'elle entretient chaque jour, en participation avec les autres banques centrales.

Entendons-nous bien: ces quantités énormes d'argent, ni vous ni moi ne les verrons jamais circuler, car elles ne transitent pas par camion blindé d'un point A à un point B.

Mais elles existent bel et bien dans les comptes des banques, elles circulent aujourd'hui à grande vitesse, et elles influencent notre niveau de vie tous les jours (par exemple, en alimentant les hausses des prix de l'immobilier, qui se répercutent sur les loyers) sans que nous y puissions rien, puisque hors de tout contrôle.

Des questions de bon sens

Alors, les auteurs de l'initiative «Monnaie pleine» posent (au moins) deux questions:

1. pendant combien de temps la Suisse pourra-t-elle continuer à sauver ses banques aux frais de la collectivité, sans que l'État se retrouve au bord du gouffre? Longtemps certes, mais pas éternellement. Est-ce un pays ruiné que nous voulons léguer à nos enfants?

2. est-il juste que tous les contribuables soient appelés à payer pour les erreurs de gens en principe très bien rémunérés, «spécialistes» auto-proclamés de la gestion de l'argent?

En encadrant sérieusement la capacité des banques commerciales à créer de la monnaie, l'initiative «Monnaie pleine» veut rendre à l'argent, notre argent, la sage gestion qu'il mérite, et à la Banque Nationale, notre banque commune, le monopole de l'émission d'argent, tâche qui lui est conférée par notre Constitution.

L'idée est originale: elle ouvre la route à d'autres pays, et vu la place de la Suisse dans le monde bancaire, sans nous coûter un centime, elle contribuera à calmer le jeu dans un monde qui, depuis quarante ans, est allé de crise économique en crise économique.

Et si l'initiative est acceptée?

Bien entendu, si cette initiative est acceptée, les banques commerciales continueront d'accorder des crédits à leurs clients de l'économie réelle, qu'il s'agisse d'investissement industriel, d'un prêt hypothécaire, ou de «petit crédit», mais elles devront emprunter à la Banque Nationale l'argent qu'elles n'auront pas trouvé auprès des épargnants.

Et plus question de faire mu-muse avec de l'argent fictif, créé de toutes pièces (si l'on ose dire) par elles-mêmes, pour leur plus grand profit personnel (quand ça marche) et aux dépens de tous (quand ça ne marche plus).

Qu'en pense le FMI?

Le FMI est en faveur de la mise en place dans tous les pays d'une «monnaie pleine». Voir à ce sujet http://www.initiative-monnaie-pleine.ch/avantages/, L'étude (en anglais) du FMI est présentée ici: The Chicago Plan Revisited (format PDF, 71 pages). Et il y a un court résumé de 2 pages ici (PDF): Solution to the Financial Crisis: Full Reserve Banking.

Cette initiative s'inscrit aussi dans le sens de la dernière encyclique du Pape François, «Evangelii gaudium», voir ici.

Pour ces raisons, sans avoir rien contre les banques commerciales dont l'activité est nécessaire à l'économie comme l'huile au moteur (mais comme le relevait un humoriste «trop d'huile nuit»), je soutiens l'initiative «Monnaie pleine» pour la Suisse, et vous invite à faire de même. Le concept n'est ni de gauche, ni de droite, mais simplement de bon sens, celui qui faisait dire à nos grand-parents: je ne dépense que l'argent que j'ai.

L'exercice vaut la peine, pour sortir de ces crises qui se succèdent à quelques années d'intervalle. Oh, je sais, la Suisse a très honorablement évité la dernière, mais pas toutes les précédentes depuis 1973, et… la suivante? Si vous avez envie de lire des développements, le site web des initiants est ici: http://www.initiative-monnaie-pleine.ch/.